Plus de 70 personnes étaient réunies Samedi dernier pour retranscrire le voyage de 2 Amapiennes au Chiapas. Amapiens de l’AMAP Croquevert et de l’AMAP de Bonneveine se sont retrouvés pour une soirée avec films, témoignages, apéritif et repas péruvien sur la thématique du combat Zappatiste. Témoignage d’Annette, qui était du voyage...
Pourquoi donc ce voyage ?
"Hélène et moi avions été mandatées par notre amap pour la représenter dans une "Brigade d’Observation des Terres et Territoires". Ces brigades ont été organisées par des associations locales mexicaines pour aller rencontrer des communautés qui sont actuellement harcelées par des groupes paramilitaires manipulés par l’état local (estatal) et fédéral (à travers l’armée : plus de la moitié de l’armée fédérale est concentrée au Chiapas). Ces groupes rentrent dans les communautés, détruisent les maisons, l’école et/ou le dispensaire, terrorisent les familles, menacent, abattent le bétail, brûlent les récoltes et tuent. Les membres des brigades devaient consigner les témoignages des villageois, faire tampon, car la présence d’étrangers soulagent la pression qui est exercée sur eux et les protègent pendant un temps du moins.
Lorsque nous sommes arrivées au Chiapas (le 19 juillet), l’envoi de brigades avait été stoppé car la 2° Rencontre des Peuples zapatistes et du Monde" devait avoir lieu du 20 au 28 juillet 07 et nous avons décidé d’y participer. Il s’est agi pour eux de montrer que depuis 1994 ils ont travaillé à la construction de leur autonomie et à développer tout ce qui permettait cette autonomie et tout ce qui pouvait améliorer leur vie."
Peux-tu nous présenter ce mouvement zappatiste ?
"Le mouvement zappatiste est un mouvement armé, qui a déposé les armes le 12/01/94 à la demande de la société civile, mais qui reste armé car il est sans cesse provoqué par des groupes paramilitaires entraînés par l’armée fédérale. Des acords ont été signés en Février 1996 par l’armée zapatiste et le gouvernement (Président Zedillo). Ces accords pour être appliqués nécessitnt une modification de la Constitution. Depuis 1996 ils attendent que l’état entreprenne ce changement. Mais rien. Ils ont donc décidé en 2001 de se endre à Mexico pour demander au Parlement et au Sénat de faire le nécessaire pour permettre la mise en oeuvre de ces accords. Les députés et sénateurs ont voté une modification qui a vidé ces accords de leurs sens et n’a rein permis. Ils sont donc revenus sur leur territoire avec le projet d’appliquer ces accords et ont créé les "Caracoles", gouvernance civile, dans les 5 zones des territoires zapatistes (La Realidad, Oventic, Roberto Barrios, Morelia, La Garrucha).
Les zappatistes ont permis des avancées absolument "exemplaires" dans le domaine de l’éducation et de la santé. De plus, leur fonctionnement est autonome et horizontal : il n’y a pas de dirigeance militaire mais civile, les personnes qui participent au "Conseil de bonne gouvernance" sont élues par les communautés en AG, pour 2 ou 3 ans puis ensuite c’est une autre équipe qui prend le relai. Ceci pour que tous se forment à la gestion mais aussi pour éviter les "permanents" qui très vite se pensent indispensables et s’emparent d’un pouvoir. Les maitres d’école sont des promoteurs élu(e)s par leur communauté, ainsi que ceux de la santé. Comme ils doivent abandonner pour un temps leurs travaux de maintien de leur famille, les communautés ont développé ce qu’ils appellent les "travaux collectifs" qui vont servir à maintenir leurs promoteurs pendant leur temps de formation. Le village s’engage aussi à prendre en charge la famille du promoteur en s’occupant des enfants ou de la parcelle du promoteur si celui-ci est un homme. Les travaux collectifs servent aussi à toute action militante, recevoir les participants à des réunions, fournir de l’argent ou des aides en nature lors de manifestations lointaines (par ex au Mexique ou lorsqu’ils se rendent à Mexico etc.) ainsi que de l’aide à la communauté pour améliorer l’ordinaire. Ces travaux sont l’élevage en commun de poules, de moutons, de bétail, ou bien des coopératives d’artisanat tenues par les femmes, des travaux des champs.
Et, nous avons tous entendons parler des zappatistes comme un peuple qui subit des vagues d’expropriation. Qu’en est-il exactement ?
Des territoires ont en effet été récupérés par les zapatistes auprès des grands propriétaires terriens. Il faut savoir que la terre privée n’est pas concevable pour les indigènes dans leur ensemble. Il n’y a pas de terres privées. Elle est communale (parfois ils peuvent fournir des documents prouvant que la Couronne d’Espagne leur a octroyé des terres toujours collectives, étant celles du village au moment de la conquête) ou bien ejidale. Dans ce cas c’est l’état qui leur octroie les terres (ceci s’étant développé après la grande révolution mexicaine avec Zapata (d’où leur nom) et Villa).
Ces terres ejidales sont distribuées aux villageois sous forme de parcelle qui sont transmissibles à leur famille à condition qu’ils continuent à la travailler. Elle ne leur appartient pas et se constitue ce qu’ils appellent l’organisation des biens communaux. Lorsque des projets sont proposés par l’état (tels que construire un parc d’éoliennes, ou un barrage, ou des routes) il est absolument obligatoire que tous les membres des "biens communaux" se réunissent et donnent leur accord pour que le projet se réalise. Ce qui est à l’origine de bien des conflits car ces paysans sont parfois très conscients que ces terres communales sont leurs seules ressources pour vivre et ne veulent pas de ces projets qui vont les forcer à quitter leurs terres et à migrer soit dans le nord du Mexique (dans de grandes exploitations de monocultures et dans des conditions de véritable esclavage), soit aux États Unis. Actuellement le gouvernement a lancé un vaste projet de récupération de ces terres en proposant aux "ejidatarios" de les racheter ou de les louer, à un prix dérisoire dans un cas comme dans l’autre. Certains ejidatarios se laissent parfois convaincre et se retrouvent très vite ruinés mais parfois ils refusent. C’est alors un bras de fer qui s’engage où le gouvernement n’hésite pas à faire tuer, à corrompre, à semer la division dans les communautés ou à utiliser les paramilitaires comme cela se passe au Chiapas.
Les zapatistes, au contraire, ont aussi un grand souci de préserver les ressources naturelles tels que les bois, les forêts, l’eau, les sols. Ils développent de plus en plus l’agriculture biologique, c’est à dire sans pesticides ni engrais chimiques. Comme ils continuent à utiliser le bois pour cuisiner ou se chauffer, chaque fois qu’ils coupent un arbre, ils en replantent un. Ils ont constitué des réserves naturelles où il est interdit de couper le bois. Ils font de cultures dites "sylvestres".
Dans le cadre de la santé ils ont énormément développé leur médecine traditionnelle après un époque de mépris (enseigné par l’état). Ils se sont rendus compte qu’il était important de la développer d’abord parce que c’est un moyen de développer leur autonomie et de moins dépendre d’un apport extérieur, ensuite par fierté pour une médecine qui marche dans beaucoup de cas, et aussi parce qu’à plus ou moins brève échéance, les ancien(ne)s qui ont la connaissance des plantes vont disparaître. Il y a donc des équipes de jeunes qui parcourent les bois les forêts pour cueillir les plantes médicinales et ils constituent une pharmacie très riche de tisanes, de gouttes, de pommades. Ils ont également demandé à leurs "chamans" de les former à des techniques de soins comme soigner les brûlures, les entorses, les fractures, tout cela avec succés. Quand les cas cliniques dépassent leur compétence ou en cas d’urgence, ils envoient à la clinique de la municipalié autonome ou dans des hôpitaux qu’ils ont construit avec l’aide extérieur solidaire.
Dans le domaine scolaire ce qui est remarquable est de voir que nombre de jeunes (hommes et femmes) qui avaient 8,9,10 ans en 94, se retrouvent à l’heure actuelle enseignants ou promoteurs de santé, ayant des charges de responsabilités, sachant lire, écrire et s’exprimer, devant une foule de gens. Un discours clair, déterminé, convaincu qu’il faut poursuivre. Ils ont même le projet de passer au 3° niveau avec la création d’une Université. très émouvant aussi ces femmes, responsables de coopératives ou de travaux collectifs, qui ne savent ni lire, ni écrire mais comme elles le disent elles-mêmes, savent penser et parler. Plus âgées évidemment mais tout aussi engagées avec fierté dans le développement de leur vaste projet.
Les Zappatistes sont aussi connus pour la distribution de leur célèbre café...
En effet. Ce sont les caféiculteurs zappatistes de la coopérative Mut Vitz ("la colline aux oiseaux") au Chiapas qui le produisent. Il se sont constitués en coopérative et vendent une partie de leur café à l’exportation. Actuellement ils sont en grandes difficultés car leur comptable a omis de déclarer ce café vendu à l’internationale et le fisc leur est tombé sur le dos. Il ont une amende de 2 millions 800 000 pesos (soit environ 200 000 euros) pour la seule année 2003. Le comptable s’est envolé et la direction de la coopérative tenue pour responsable de cette omission. Il va sans dire que c’est une catastrophe pour eux et qu’à l’heure actuelle ils n’ont toujours pas de solution autre que la mise en faillite. Il semble qu’une décision ait été prise déjà l’année dernière, dans l’attente de résoudre le problème. Les caféiculteurs remettent leur café à une autre coopérative nommée YACHIL et donc nous avons reçu pour les commandes 2007 un café mixte, toujours biologique, certifié par un organisme mexicain (d’après les échos que j’en ai il est toujours aussi bon voire meilleur).
Lors de notre participation à la 2° rencontre, Hélène et moi avons eu l’occasion de discuter avec eux. Ils nous ont appris que outre la certification mexicaine, certains pays comme le Canada, les États Unis, et en Europe la Suisse, leur demandait de payer la certification en viguer dans leur pays. La Suisse, par exemple, leur fait payer une certification de 3000 EUROS. Ce qui est un scandale mais ils devaient s’y plier s’ils voulaient exporter.
Une autre coopérative a vu le jour, dans la zone nord zapatiste, appelée SSIT LEQUIM LUM" ("Les fruits de la Terre-Mère). Elle est plus jeune que Mut Vitz ce qui explique sans doute sa volonté de s’extraire de la certification mexicaine pour être davantage indépendante. Cette certification, plus pointue (car elle s’étendrait au traitement des garins après la récolte), serait donnée par des ingénieurs en agro-écologie de l’université de Veracruz et garantie par le "conseil de bonne gouvernance". Ce n’est pas sans rappeler notre propre tentative d’éviter chez nous "Écocert" pour nous diriger vers une certification également plus pointue et plus indépendante. Ce café sera proposé à la souscription des commandes pour l’année 2008. Cette souscription va débuter incessamment sous peu et je joins à ce courrier le bon de souscription qu’il serait sympa de diffuser.
Enfin, grand merci à tous les participants de la soirée qui se sont intéressés à ces paysans en lutte de ce bout de terre, à Jérôme dont la générosité et les convictions ne sont plus à prouver. Merci à toutes les petites mains qui ont préparé la salle et nous ont nourris. Je crois que nous sommes tous d’accord pour convaincre Jérôme qu’il faudra renouveler l’expérience. Ce sera pour lui l’occasion d’un grand nettoyage de son local (une fois/trimestre !!??) et pour nous tous la perspective d’une bonne soirée avec films, débats, boissons et repas, tout ce qui peut réjouir notre humaine communauté.
Marseille, le 15 novembre 2007
Annette